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Muller 72 - Mot cle :: Le visage

 

La toile et les trois voiles

La toile née en même temps que moi et qui vient de m'être léguée, rendue, promise elle m'était, j'ai aujourd'hui les murs qu'il lui fallait pour l'y pendre.

Cette toile est le lieu d'un drôle de détriplement : le premier voile, la toile elle-même, sur lequel est représentée la sainte, toute en voile encore, deuxième voile, et dessous ce voile, le troisième, in-vu, le suaire, où viendra se déposer, miracle, les traits du visage du Christ. Le visage que mon père dit n'avoir jamais vu, qui est le visage perdu et seulement absent, qui a fait tous les visages perdus et qui a fait du visage, cela perdu par la peinture. Ce qui causa le désir de peindre de mon père : un visage, le. Perdu absent. La perte de la peinture : le visage.



Cependant. Sur cette toile, le visage du Christ est représenté. Il est posé au-dessus de la masse bleue du voile qui couvre Sainte Véronique, il est voilé de rouge de roux, il est penché et maigre. J'ai longtemps cru qu'il se superposait à la tête de la sainte. Mais non. Je me le suis fait expliquer par mon père. De la sainte, le visage n'est pas donné et ses cheveux ne sont pas roux. Tout son corps est voilé, elle s'agenouille, se penche a un mouvement d'humilité de respect, sa tête est courbée, elle est un immense dos en poire, tandis que du Christ le visage est présent, mais à force de mystère, on ne le voit pas, on attend le moment où ses traits se déposeront sur le morceau de tissu qu'avance vers lui la sainte.

Malgré que le visage soit là, il est encore attendu, désiré qu'il vienne s'imprimer sur le suaire. A moins qu'il n'y soit déjà recueilli et qu'émue Sainte Véronique ne s'agenouille et le Christ ne rougisse, s'empourpre... A moins que. La transmutation n'ait eu lieu. Et cela qui cause le désir, n'est plus le visage même du Christ, mais sa représentation. Et c'est cette représentation qui manque encore, le regard sur ce visage-là, de ce visage-là. Visage, image. Dont Sainte Véronique est le dépositaire.

Il manque donc deux visages à cette toile. Celui de Sainte Véronique, et l'impossible, le miraculeux, celui du suaire. C'est que ces deux voiles, sont devenus identiques. Un voile en cache un autre. Ce qui court entre ces deux proches, contigus, la métonymie. Le désir. Et Sainte Véronique devient le voile qu'elle couvre, et son visage se perd, est destiné à l'impossible.

Par ailleurs. Il y a un visage sur cette peinture. Un vrai, de ceux qui vous regarde bien en face. Non pas celui du Christ, celui-là, il est baissé penché, tout occupé à sa passion christique, sa mort prochaine, son père qui est dans les cieux, cette femme qui s'occupe de lui, l'acte religieux qui a lieu-là, la transmutation d'un visage en image de visage. Il y a, à gauche sur la toile, un drôle de visage, qui n'assiste pas à la scène, qui ne regarde pas la scène sacrée qui a lieu à deux pas de lui, mais qui regarde le spectateur, bien en face, bien dans l'os. C'est un visage un peu androgyne, féminin sans doute, un visage qui me fait penser à ceux de Khnoppf. Ce visage est redoublé, sur sa gauche, légèrement en retrait, d'un voile qui encadre un visage vide, absolument absent. Le voile est blanc, et ce qu'il entoure, orne, est brun foncé, noir. Mais peut-être n'est-ce pas d'un visage qu'il s'agit.

C'est la mise en image qui est l'enjeu. "Dieu créa l'homme à son image." C'est dans cet acte-là que le précieux s'échappe de la fissure. La toile.

Et n'est-ce qu'à force de passage dans les dessous, les dessous de la toile, que ce manque est découvert. Ce manque est celui du réel manqué de la représentation, de la figuration, ici lové entre deux voiles, et c'est pour ça qu'une toile appartient au symbolique, est du discours, elle qui montre démontre cela qui manque à être vu - et qui regarde encore - trou - absence.

Ainsi donc, on a. Aurait. Ce qui de mon père causa le désir, le désir de peindre de mon père. Du Christ, voir le visage, non pas le voir, le représenter. Mon père, au sortir d'un coma, prêt à mourir : "Le visage du Christ, je ne l'ai jamais vu. Il n'a été qu'une absence." Visage qui, dit-il, sera rencontré dans la mort.

Ce qui a fait le désespoir de mon père, où il a rencontré son échec, où il lit ce que la peinture contemporaine a perdu : le visage, le portrait. C'est le portrait qui n'est plus possible, dit-il. Le portrait est devenu l'impossible de la peinture. Il n'est plus dit que l'homme soit à l'image de Dieu.

Dessous la tache bleue sur la toile de mon père, c'est l'image du Christ qui est encore attendue, son portrait, c'est lui qui est cause du désir, objet perdu, impossible, irreprésentable. C'est depuis lui que ça regarde encore. C'est depuis lui que l'impossible du regard est encore interrogé et reconnu.

Véronique Muller
Notes prises en décembre 1997